Chez les fous - IV. Avec ces dames, « La Cour des agitées » - Extrait

Modifié par Lucieniobey

Cela dure depuis deux ans. La démente ne devient muette que sous le coup du sommeil, quatre heures sur vingt-quatre au maximum. Dès qu’elle ouvre l’œil :

– D’zim ba da boum…

Sa figure est satisfaite.

Nous regardons ce spectacle en silence, comme on regarderait un désastre, une grande inondation.

– Tiens ! crie une autre qui vient d’accourir, tiens !

Elle se plante devant la Mère supérieure, fait demi-tour et lui montre son derrière.

– La folie est une infortune qui s’ignore, dit la sainte femme en contemplant d’un regard de pardon le scandale qui se prolonge.

À côté des folles, les fous semblent raisonnables. Ces femmes sont infernales. Toutes ont l’air d’obéir à un ressort qu’elles auraient avalé. Elles se plient, se redressent, gambadent. Elles portent leurs bras en ailes de moulin. Il y a beaucoup de cantatrices. Les ballerines ne manquent pas non plus, et les mégères1 relient les deux… Par temps d’orage, l’intensité de cette diablerie est décuplée.

– Monsieur !

Une rousse qui a l’air d’avoir des serpents dans les cheveux me saisit par le bras, impérative :

– Monsieur ! J’ai été nommée Mère principale des Filles de la Charité, chanoinesse2 de la cathédrale, général en chef du Vatican par Sa Sainteté le Souverain Pontife3. J’arrive à la basilique4. Je m’assois au banc du chapitre. Le suisse veut me faire sortir. Je résiste. Un chanoine vient à mon aide ; je dis : « Je suis chanoinesse ! » Alors on m’enferme ici ! Quand va-t-on me rendre mes droits ? Qui êtes-vous ? Abbé, évêque ou sacristain5 ? À moins que vous ne soyez que son chien, Azor ! C’est vous, Azor ?

– Assez ! dit la Sœur surveillante.

– Respect à moi ! Fille de rien ! Respect à mes galons donnés par Benoît XV !

– Assez ! Assez !…

La sœur de garde a la figure angélique. Une malade la désigne du doigt et crie : « Enfin ! Enfin ! »

– Ah ! fait la Sœur. Vous allez pouvoir m’humilier à votre aise, voici ma Mère supérieure, M. le docteur et un autre monsieur… Humiliez-moi…

La « malade » est une furie. Elle danse autour de la Sœur.

– Trois hommes ! Il lui en faut trois par jour. Elle les fait venir par le toit, et là-bas, dans ce coin, elle les dévore. Moi, je n’en ai pas un, même pas celui que m’a donné la loi. Trois chaque jour !

– Et les nuits ? fait la Sœur.

– … Et quatre chaque nuit, voilà son compte. Humiliez-vous… Humiliez-vous…

– Maintenant que vous m’avez humiliée, soyez plus calme.

La furie décampe en se troussant.

Il y a la camisole6. Il y a aussi la ceinture. Fixée à la taille, la ceinture a deux anneaux qui maintiennent les poignets.

On met la ceinture aux déchireuses, aux vindicatives. On compte bien dix ceintures dans cette cour. L’une de ces agitées marche sans arrêt.

– Asseyez-vous, madame Raymond.

– Je ne veux pas m’asseoir à côté de ces dames. Elles ne sont pas malades. Pourquoi les garde-t-on ici ? Elles vont me donner la bonne santé… Arrière !… Arrière !…

Une autre frappe la terre de son talon et s’écrie à chacun de ses coups :

– Tu m’entends, Lafont7 ! Tu m’entends, Poizat8 !

Lafont et Poizat sont ses ennemis. Elle les écrase sous sa botte.

Toute blanche de cheveux, échevelée, voici une autre vision qui s’avance sur les genoux. Les bras au ciel, les yeux noyés, cette vieille femme à jolie tête pousse des cris qui terrifient. Elle nous atteint, elle me prend le poignet. C’est un étau qui me serre… Puis elle retombe la face contre le sol et pleure comme sur une tombe toute fraîche. À dix pas, une Margoton9 chante à tue-tête et tourne, derviche emballé10 !


1. Mégère : femme méchante et emportée. 2. Chanoinesse : titre porté par les religieuses de certaines communautés comme celle des Filles de la Charité. 3. Souverain Pontife : le pape. 4. Basilique : église chrétienne. 5. Sacristain : celui qui a la charge de l’entretien d’une église, notamment de la sacristie, et qui aide à la préparation matérielle des cérémonies. 6. Camisole : long vêtement de toile forte, garni de liens, à manches fermées, employé pour immobiliser les malades mentaux. 7. Gabriel-Grégoire Lafont-Gouzi : médecin, auteur de De l'état des hommes considéré sous le rapport médical (1777-1850). 8. Albert Poizat : auteur de roman et de pièces de théâtre, critique littéraire (1863-1936). 9. Margoton : femme de mœurs légères. 10. Derviche emballé : personne au comportement exalté, prenant des allures de prophète.

Source : https://lesmanuelslibres.region-academique-idf.fr
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